Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 253 – Bienvenue en kakistocratie : quand les moutons élisent les pires pour sauver les meubles

Kakistocratie en action : quand les moutons élisent les pires pour sauver les meubles

Il y a des endroits où l’on affiche « bienveillance », « qualité de vie au travail » et « excellence » sur tous les supports de communication. Et puis il y a la réalité : des organigrammes qui ressemblent à des jeux de chaises musicales, des managers promus pour leur talent à envoyer des mails en majuscules, et des décisions qui feraient pleurer un algorithme de gestion de stock.

Bienvenue en kakistocratie en action : le régime discret mais efficace où ce ne sont pas les plus compétents qui montent, mais les plus arrangeants, les plus loyaux au bon clan, ou simplement les plus doués pour faire comme si.

Les institutions « Bien-être & Proximité » : l’excellence en mode PowerPoint

Dans ces établissements de santé de taille moyenne, les directions ont lancé un grand plan « Qualité de vie au travail et bientraitance ». Sur le site de chacun, on trouve des photos lumineuses de prétendus « bienveillants » souriants, des citations inspirantes sur le « prendre soin des autres » et des logos qui évoquent à la fois une main tendue et un cœur en pixels.

Dans les couloirs, l’ambiance est différente :

  • Les cadres intermédiaires passent leur temps à remplir des tableaux de bord sur la « charge mentale » pendant qu’ils alourdissent la charge mentale de tout le monde.

  • Les réunions « concertation usagers » sont organisées à 17 h 45, un mercredi, dans une salle dont la réservation a été oubliée. Les quidams arrivent, trouvent une porte fermée et un courriel automatique dans leur boîte : « Votre participation est précieuse. »

  • Le « référent bientraitance » est un ancien responsable communication reconverti, qui n’a jamais passé plus de dix minutes dans un service, mais qui maîtrise à la perfection les mots « parcours », « leviers » et « dynamique collective ».

Résultat : les prétendus « bienveillants » ont l’impression d’être managés par des diaporamas, les quidams se sentent consultés comme des figurants, et les directions manipulatrices peuvent fièrement cocher la case « démarche participative » dans leur rapport d’activité.

Associations « Solidarité & Inclusion » : l’humain d’abord, les compétences ensuite

Ces associations, spécialisées dans l’accompagnement des personnes en situation de fragilités, affichent des valeurs fortes : inclusion, autonomie, respect. Sur leur site, on lit des phrases comme « Chaque personne est unique » et « Nous croyons en votre potentiel ».

Dans les faits :

  • Le directeur général a été nommé parce qu’il « connaissait bien le territoire », ce qui signifie qu’il a joué au foot avec le maire et le président du conseil départemental.

  • La responsable « innovation sociale » organise des ateliers de « co-construction » où les professionnels et les usagers doivent remplir des post-it de toutes les couleurs pour « faire émerger des idées fortes ». À la fin, rien ne change, mais tout le monde a des post-it sur les doigts.

  • Les postes clés sont pourvus par cooptation : on ne regarde pas trop le CV, on vérifie surtout que la personne « rentre dans l’équipe », c’est-à-dire qu’elle ne posera pas de questions gênantes en CODIR.

L’association produit de beaux rapports, avec des infographies colorées et des témoignages touchants. Pendant ce temps, les équipes de terrain gèrent des budgets serrés, des effectifs sous-dimensionnés et des injonctions contradictoires venues d’un management qui parle « empowerment » mais contrôle chaque euro à la virgule près, alors que le discours ambiant est « yakafokon ».

Institution « Culture & Lien social » : la culture comme alibi managérial

Ces structures culturelles (financé avec de l’argent publique) se veulent des lieux de « rencontre », de « création partagée » et de « démocratie culturelle ». Elles organisent des festivals, des ateliers, des résidences d’artistes. Sur le papier, c’est magnifique.

En pratique :

  • Les directions passent plus de temps à préparer des dossiers de subvention qu’à voir ce qui se passe réellement dans les salles (qu’elles préfèrent ignorer).

  • Les artistes en résidence doivent remplir des fiches d’« impact social » et des questionnaires de « satisfaction des publics » qui prennent plus de temps que leur travail de création. Les gardes chiourmes y veillent !

  • Les réunions d’équipe sont transformées en sessions de « team building » avec des exercices de confiance où l’on doit se laisser tomber en arrière dans les bras de ses collègues, pendant que les vrais sujets (budget, surcharge, turnover) sont renvoyés au « groupe de travail dédié ».

Les discours officiels vantent « l’audace », « l’expérimentation » et « la prise de risque ». Mais dès qu’une proposition un peu originale émerge, elle est noyée sous des couches de procédures, de comités de pilotage et de validations hiérarchiques. L’audace, ici, c’est surtout celle de continuer à utiliser le mot « audace » sans rire.

Les grands classiques de la kakistocratie bienveillante

Ces structures ont beau être très différentes sur le papier, elles partagent quelques traits communs typiques d’une kakistocratie en mode « soft » :

  • Recrutement par affinités : on cherche avant tout des gens « comme nous », pas des gens compétents qui pourraient bousculer le système.

  • Communication surpuissante, stratégie faible : plus la réalité est floue, plus la communication est soignée. Les chartes graphiques sont impeccables, les projets sont flous.

  • Participation spectacle : les usagers, les citoyens, les salariés sont invités à « co-construire », mais les vraies décisions sont prises ailleurs, entre trois personnes qui se connaissent depuis vingt ans.

  • Management par le langage : « leviers », « paradigmes », « agilité », « intelligence collective »… Plus le vocabulaire est sophistiqué, plus les décisions sont vides.

  • Responsabilité diluée : quand ça marche, c’est grâce à la « dynamique collective ». Quand ça rate, c’est à cause du « contexte », des « contraintes budgétaires » ou d’un « manque de maturité des équipes ».

Et pendant ce temps-là, qui travaille ?

Pendant que les directions jouent aux architectes des organisations, ce sont toujours les mêmes qui assurent :

  • Les professionnels de terrain, qui bricolent avec les moyens du bord pour que les usagers ne tombent pas entre les mailles du filet.

  • Les représentants de la « bienveillance officielle », qui passent leur temps à expliquer poliment que ce qui est écrit dans les plaquettes ne correspond pas à ce qu’ils vivent.

  • Les petits chefs de service honnêtes, qui tentent de protéger leurs équipes tout en faisant semblant de croire aux nouveaux « référentiels de pratiques managériales ».

La kakistocratie ne fonctionne pas parce que les pires sont particulièrement brillants, mais parce que le système les protège : pas de sanction réelle, pas de remise en cause structurelle, juste un roulement de postes et de titres qui donne l’illusion du mouvement.

Sortir de la kakistocratie sans tomber dans le cynisme absolu

Dénoncer la kakistocratie, ce n’est pas dire que « tout est nul » et que « tous les managers sont des incompétents ». C’est refuser de confondre :

  • « Bienveillance » affichée et « bienveillance » vécue ;

  • Participation décorative et pouvoir réel d’agir ;

  • Communication sur l’excellence et conditions réelles de travail.

Une structure vraiment bienveillante, ce n’est pas celle qui a le plus beau site web ou le vocabulaire le plus à la mode. C’est celle où :

  • Les décisions sont lisibles et assumées ;

  • Les compétences comptent plus que les réseaux ;

  • Les usagers et les professionnels ne sont pas traités comme des figurants dans la grande pièce de théâtre managériale.

Jusque-là, la kakistocratie en action peut continuer à vendre des formations sur « comment manager avec humanité » pendant qu’elle déshumanise tranquillement le travail. L’ironie, c’est que ce sont souvent les mêmes qui organisent les colloques sur « la crise de la confiance dans les institutions » – sans jamais mentionner qu’ils en sont les principaux architectes.

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